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De la conjugaison au travail

Petite leçon de conjugaison: AVOIR – FAIRE – ETRE trois réalités au travail.

On dit qu’on a du travail.
Jamais qu’on est son travail, et heureusement.
Mais comment on fait son travail, j’ai le sentiment qu’on en parle beaucoup moins. Alors, que c’est pourtant là que tout commence.

AVOIR est un verbe d’état. Il possède, il accumule, il comptabilise. Il est à l’aise dans les tableaux de bord, dans les discours aux actionnaires.
Avoir des résultats, des KPIs, de la flexibilité. Il aime bien se conjuguer au futur, on entend souvent sa projection: nous aurons de meilleurs résultats.
Depuis quelques décennies, le monde du travail a décidé que AVOIR serait le seul verbe auxiliaire. L’auxiliaire de tout. De tout le monde. Tout le temps.
Reconnaissons -le: il conjugue tout le reste.

FAIRE est un beau verbe d’action. Il produit, il transforme, il construit. C’est lui qui sait, tout est issu de ses mains, de son expérience et de son geste métier. Toutefois, on a une fâcheuse tendance à le conjuguer à la forme passive au sens propre comme au sens grammatical, façon polie, sans doute de ne plus rendre visible le sujet.
Le travail est optimisé. Par qui ? On ne sait pas. Les postes sont restructurés. Pour qui ? On verra. Les process sont rationalisés. Avec qui ? Question suivante. Le geste professionnel peut -il se conjuguer sans la personne qui le porte?

ÊTRE est le plus grand des verbes d’état, le plus beau et le plus fragile aussi.
Il existe, il aspire, il donne du sens.
A lui, on lui a réservé l’impératif: Soyez engagés. Soyez agiles. Soyez résilients. Soyez.
Mais a t-on raisonnablement créé des conditions de travail pour que ce soit possible? Peut on adresser un ordre à un verbe qu’on a pourtant tout fait pour affaiblir?

Alors, un jour, on a eu une idée. Pour rattraper la conjugaison de AVOIR, on a placé un petit mot devant ETRE.
On est parti sur le bien-ETRE au travail et on l’a servi sur un plateau de plantes vertes, de babyfoot et d’actions one shot. Du conditionnel en barre.
ETRE mais en plus joyeux. ETRE mais en décoré. ETRE sans avoir réglé ce qui empêche d’ETRE, justement.

En même temps, on n’a pas vraiment essayé le bien-FAIRE son travail. De cette fierté du geste accompli. Du métier qu’on exerce avec soin, avec sens, avec les moyens qu’il faut.

Et pourtant c’est la base.
Avant le bien-ÊTRE, il y a le bien-FAIRE.
Et avant le bien-FAIRE, il y a le droit d’ÊTRE ce qu’on est vraiment au travail.

Alors voilà ce qui se passe:
AVOIR travaille beaucoup.
FAIRE travaille mal.
ÊTRE ne travaille plus.

Les risques psychosociaux ne tombent pas du ciel. Ils s’installent quand FAIRE perd son sens, quand ÊTRE perd sa place et quand AVOIR croit pouvoir tout conjuguer seul.

J’adore la langue française. J’ai l’impression d’avoir le verbe haut. Presque je me prendrais pour Devos. ☺️

Sans doute, ce maitre conclurait il de la sorte:
Mais qu’on passe à l’action pour ne pas mettre le travail dans tous ses états!