Parfois, le monde du travail me semble psychédélique.
Non pas par excès de créativité, mais par accumulation de messages, de dispositifs et de bonnes intentions qui finissent par brouiller la réalité.
En matière de santé au travail et de prévention des risques psychosociaux, une confusion persiste et s’installe durablement: l’entreprise communique de plus en plus, mais prévient de moins en moins.
Ces dernières années, les organisations ont indéniablement progressé sur leur capacité à communiquer. Affiches, slogans, chartes, valeurs, dispositifs visibles, semaines dédiées, campagnes internes, messages inspirants, la santé mentale, la qualité de vie au travail, le bien-être, la bienveillance ou le droit à la déconnexion sont désormais omniprésents dans les discours.
La communication rassure. Elle donne le sentiment d’agir, de prendre le sujet à bras-le-corps, de cocher les cases attendues. Elle est visible, mesurable, valorisable. Mais elle reste, le plus souvent, déclarative.
C’est ainsi que naissent ce que j’appelle, certes de façon cynique, les grandes blagues du monde du travail.
Le babyfoot devient un symbole de santé mentale.
Le droit à la déconnexion cohabite avec des mails envoyés à toute heure.
La bienveillance s’affiche dans les valeurs, sans toujours s’incarner dans les pratiques managériales.
Les lignes d’alerte existent, mais restent méconnues, peu utilisées, parfois redoutées.
La semaine de la QVCT concentre l’attention sur cinq jours, quand les difficultés se vivent toute l’année.
Peu à peu, un décalage criant s’installe entre ce qui est montré et ce qui est vécu.
Lorsque la communication prend la place de la prévention, elle produit un effet paradoxal : elle donne le sentiment que le sujet est traité, tout en laissant intactes les causes profondes des difficultés.
Elle rassure l’organisation. Mais pas nécessairement celles et ceux qui y travaillent.
Les signaux faibles passent alors inaperçus. Les dispositifs restent sous-utilisés. La défiance s’installe.
Et l’épuisement surgit, malgré toutes ces bonnes intentions affichées.
La vraie blague n’est pas d’avoir mis en place des outils, qui demeurent utiles
mais c’est de croire que les montrer suffit à régler les problèmes.
Car communiquer n’est pas prévenir. Communiquer, c’est dire.
Prévenir, c’est transformer.
La prévention ne se situe pas au niveau du discours, mais au niveau de l’organisation réelle du travail. Elle interroge la charge de travail effective, les délais et les moyens alloués, les priorités contradictoires, les modes de management, les marges de décision laissées aux équipes, la reconnaissance réelle.
La prévention est moins visible, moins spectaculaire, parfois inconfortable.
Mais elle est infiniment plus protectrice qu’une communication qui se substitue à l’action.
Tant que l’on confondra les deux, le monde du travail continuera parfois de ressembler à une hallucination collective :
une distorsion de sa réalité, telle que l’on préfère se la raconter